Chambres d'échos

Moi : Messager des temps modernes, le « texto » d'un ami me citait cet extrait d'un Pansori, opéra traditionnel coréen :

« Le souvenir n'est qu'une image fausse du passé perçue dans un présent qui ne peut que la renvoyer au néant. »

Cette phrase m'a ramené vers une de nos nombreuses conversations consacrées aux méandres de la mémoire, ses certitudes et ses faux-semblants, ses restitutions et ses déformations.
J'ai conservé ces mots pour les partager avec toi.

Lui : « J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans », phrase mâchée et remâchée jusqu'à ne plus avoir de goût. Dans un monde qui bat la chamade, il devient de plus en plus difficile d'avoir la possibilité d'arrêter un instant sa course pour se tourner vers son passé. Pourtant, combien de présences muettes et fluentes nous habitent et façonnent, souvent plus que nous le soupçonnons, notre approche du monde.
Parlons-en si tu veux.


Moi : Passés au prisme déformant de nos regrets ou de nos vanités les souvenirs recomposés jalonnent de leurs sincérités mensongères les jungles de nos mémoires.
Ainsi des souvenirs « volés », qui tellement évoqués par un autre, s'intègrent à notre vécu se confondant avec nos propres repères. J'en veux pour témoin ce dessin d'enfant précoce tellement raconté par mon père qu'il s'est inscrit dans ma mémoire alors que ma conscience ne l'avait pas retenu.
D'autres souvenirs, moments fondateurs de nos itinéraires, sont entretenus tels les cénotaphes de nos émois morts. Ainsi je redonne vie à mes émois d'enfance en sollicitant le bruit des pas de ma mère montant à ma chambre pour le baiser du soir et je me blottis encore dans l'odeur de son parfum et le frémissement céladon du tissu de son peignoir.

Lui : C'est étrange, mais de ces souvenirs-ci, il me semble n'en avoir aucun. Serait-ce là une marque suprême de vanité ? Le goût des abricots de l'enfance, longuement savourés à l'ombre de l'odeur de résine des sapins, la douceur de sa peau sous mes doigts précis et fiévreux ainsi que son odeur que j'étais heureux de retrouver sur mon épaule lorsque je m'éveillais après son départ ne me semblent pas avoir subi de transformations.

Moi : Nos sociétés perpétuent aussi l'évocation de nos plus belles pages d'histoire, élans patriotiques souvent récupérés, voire dévoyés, comme la Jeanne d'Arc douteuse de certain borgne cocardier ou le Guy Môquet vidé de sa substance de notre dérisoire prince de l'esbroufe.

Lui : Tiens, ce que tu me dis me fait penser à ce qu'écrivait, au milieu du XVIIIe siècle, Jean-Baptiste Descamps au sujet d'Hans Memling, et dont une large partie provenait sans doute de ce qui se racontait dans la Bruges de l'époque, qui avait entièrement réécrit la légende d'un artiste dont elle ne savait plus le véritable nom (on l'appelait alors Hemmelinck) , mais dont elle allait entièrement se réapproprier la mémoire. Écoute :

« On ne sçait rien de ses premières années et on ignore son Maître ; on dit qu'il s'enrolla par libertinage en qualité de simple soldat, et que se voyant réduit à la dernière misère dans l'Hôpital de S. Jean de Bruges, comme s'il n'eût pas eu plus de ressources que le dernier de ses camarades, il ouvrit les yeux sur le dérangement de sa conduite. Il est rare qu'un homme de génie reste longtemps dans le désordre. Dès qu'il fut convalescent, il peignit quelques petits tableaux pour se récréer et pour se procurer un peu d'argent. Il n'en falloit pas davantage pour le faire connoître : quelques frères de cet Hôpital, surpris par la beauté des ouvrages du malheureux peintre, publièrent la découverte qu'ils venoient de faire, et Hemmelinck fut bientôt reconnu pour le plus habile de son siècle. On obtint son congé et il fit un tableau pour l'Hôpital, en reconnoissance des soins que l'on avoit eus de lui pendant sa maladie. »

La réalité n'a, bien entendu, rien à voir avec le récit de Descamps, mais sa fiction est si bien troussée que l'on a presque envie d'y croire.

Moi : Amer et lancinant, le souvenir regretté sans cesse nous dit l'amère complainte des occasions manquées.
Quelle pudeur, quelle révolte adolescente jamais évacuée, m'a empêché, mon père, de te dire tout ce que j'aimais ? Mes élans réprimés me viennent par salves de sentiment débordant, mais il est trop tard. Tu n'es plus.
Pourquoi nos mains ne se tendent pas quand il l'aurait fallu ? Egoïsme, inattention, vanité... La punition est dans le venin corrosif des regrets inutiles et dans l'image trouble que nous renvoie notre miroir mental.

Lui : Pourquoi me suis-je enfui de toi ? De ce qui m'apparaissait comme une évidence au moment où, griffant le papier, ma plume nous abolissait en te niant comme Autre ne demeure maintenant que la certitude d'avoir fait le pas de trop et celle de l'incommensurable stupidité de mon arrogante jeunesse. Les souvenirs me mordent comme chiens à mes trousses, tandis qu'éternellement nos pas s'impriment sur la plage du Pyla où éclatent nos rires et que les soupirs que font naître nos corps joints se mêlent à la nuit bordelaise. Et dire que je ne sais pas si tu vis. Et dire que j'ignore si Alexis te ressemble, s'il a ton sourire. Dix ans ont passé, l'écharde du souvenir reste plantée en moi.

Moi : Béquilles dans nos vies chaotiques nous donnons au souvenir idéalisé les couleurs de l'image pieuse, la dimension de l'événement devenu légende, comme les affrontements claniques du monde des Atrides, entretenus par un peuple et magnifiés par le poète, s'érigèrent en épopée. Vastes places provinciales de nos souvenirs d'enfant qu'il vaut mieux ne pas revoir tant la réalité est étriquée.

Lui : Je me suis rendu, bien des années après, sur les lieux de mon enfance et n'y ai trouvé qu'un village que la vie désertait peu à peu. Souvenirs hémorragiques que j'avais immédiatement associés à la chanson de Barbara, Mon enfance : « J'ai eu tort, je suis revenue dans cette ville au loin perdue où j'avais passé mon enfance... »

Moi : Et toi que j'ai tant aimé, les bribes d'attention que tu m'accordais sont entreposées dans le reliquaire de mon cœur, telles les litanies des amours magnifiées parce que mortes.
Vous, partis par la mort ou éloignés par la vie, seule cette religion encore entretient le souffle tantôt ténu, tantôt poignant.

Lui : Je me dis que tu as, toi aussi, senti un peu de l'amour que j'ai eu pour toi, les attentes fébriles, les dimanches soir aux semelles lestées de plomb, car tu m'as fait cette offrande absolument lumineuse d'un baiser sur l'esplanade de la gare, instant où, subitement, tout m'a semblé d'une absolue justesse. Peut-être donné-je maintenant à ce souvenir un poids trop important pour qu'il ne menace pas de m'écraser un peu.


Moi : Mondes enfuis de nos moments de grâce, le souvenir rêvé nous restitue les années heureuses où les étés étaient de vrais étés, et où, dès Pâques on sortait les vêtements légers tandis que les chandails, lavés et soigneusement pliés étaient remisés au fond des commodes de ces temps heureux.

Lui : De ces années où le rythme des saisons en était vraiment un me reste l'odeur de fumée des fins d'après-midi de dimanches mordorés d'automne où ma mère et moi prenions congé de ma grand-mère, petite dame aux yeux ciel de marine toute menue sur le pas de sa vieille maison sise dans une montée joliment nommée le Te Deum. Il y avait une harmonie profonde dans ces instants, faite de la joie du temps passé et de celle des moments à venir.

Moi : Nostalgies des jeunesses envolées, mais aussi nostalgies de mondes que nous n'avons pas connus et qui semblent si présents, rais de lumière dans la profondeur sépulcrale des temples de l'Égypte antique, ménestrels des cours d'amour et bruissement des soies frôlant les herbes de Trianon.

Lui : Un courant d'air qui passe dans un monastère d'outre Manche et fait voler des feuillets fraîchement enluminés, quelques jours en campagne aux côtés de Ruisdael pour tenter de voir le ciel par ses yeux, et le chant du clavicorde sous les doigts d'Emanuel Bach.

Moi : Mondes engloutis, mondes perdus, fantômes de ce qui fut et peut-être même ne fut pas.
Vestiges du jour.

Loin de ces flous, quelle étrange précision du souvenir qui s'impose et, brutalement vous ramène à vos moments d'avant.
Aimable et célèbre madeleine du chantre du souvenir, mais aussi l'émotion qui me fit chanceler rue Rambuteau au point de devoir m'appuyer à un chambranle : des ouvriers de la voirie officiaient dans les entrailles de la terre, il me parvint une odeur de soudure et de limaille qui me transporta dans l'atelier de mon père et me tenailla soudain le cœur de cette présence dans l'absence.

Lui : J'avais six ou sept ans, nous habitions à la campagne, un petit village de l'Indre, Saint Gaultier, perché sur une butte. En contrebas, la Creuse et une large langue de terre entourée d'eau, l'Ilon. Un matin d'été, je m'étais levé peu après mon père qui commençait sa journée de travail très tôt et j'étais descendu vers la rivière, le jour commençant à peine à poindre. La fraîcheur qui montait de l'herbe, la lumière sur les feuilles et le silence de l'aube m'ont marqué à jamais. Chaque fois qu'il m'est arrivé d'être dehors au lever du soleil estival, ces fragments d'images et d'odeurs me sont infailliblement revenus en mémoire, effluves emplis des vastes promesses de l'enfance.

Moi : En revanche, toi qui me manques tant, j'ai beau fermer les yeux pour recréer ton image ma mémoire chancelante se refuse opiniâtrement à me restituer tes traits, le souvenir fuyant ne veut rien me redonner de ton visage, seul ton sourire flotte sans que ton image le soutienne, comme le Cheshire cat.

Lui : Insaisissable est pour moi le souvenir de l'instant des rencontres, y compris et surtout les plus marquantes, comme si la mémoire se refusait obstinément à fixer ces moments. Il ne m'en reste souvent qu'une impression assez ténue, un peu à l'image de cette Chemise blanche que François Couperin a placé juste après la Pompe funèbre de sa deuxième suite pour viole : un fantôme qui sinue dans les couloirs du temps et s'échappe par la fenêtre en narguant qui a cru l'attraper.

Moi : Comme ces rêves prégnants qui, pétris d'angoisse ou empreints de félicité, se refusent à se recomposer, et dont il ne reste que cette oppression ou cette légèreté sans aucune association d'images. Parfums de rêves...

Le choix musical d'Henri-Pierre :
Loyset COMPÈRE (c.1445 ?-1518) : Va-t'ens, regret, chanson extraite du Grand chansonnier de Marguerite d'Autriche (compilé après 1519 ?). Ensemble Les Jardins de Courtoisie, Anne DELAFOSSE-QUENTIN, soprano & direction. Extrait de l'album Carnetz secretz, 1 CD Ambronay AMY007.

Le choix musical de Jean-Christophe :
Françoise HARDY : Chanson floue, écrite et composée par T. Matioszek et C. Ravesco (1973). Extrait de l'album Message personnel, 1 CD Warner 9031-74205-2.

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