a quatre mains

In vano veritas

Vanitas vanitatum, et omnia vanitas.

Moi : Miroir, mon miroir, dis-moi qui est la plus belle ?
Miroir, dis-moi que je suis belle...
... encore belle.

Pour combien de temps encore me combleras-tu, puis m'inquièteras-tu pour enfin me désoler ?
Miroir, tu es sobre et implacable, enchâssé dans ton cadre noir comme le liseré des faire-part mortuaires.
Miroir, tu as la complaisance des yeux des autres et aussi la cruelle inconstance qui, après tant de promesses, te rejette soudain dans le néant.
Miroir, ni l'or flamboyant de ma vêture, ni les rouges étincelants de mon meuble ne donnent la moindre lueur d'espérance à la profondeur abyssale de ta surface.
Artifices des perles et des chaînes d'or, mirage des onguents et des parfums, fraîcheur déjà compromise des fleurs que ma main dans son experte fébrilité arrange dans le blond profond de ma chevelure.
Toi le peintre, Nicolas Régnier, pourquoi me mets-tu devant une telle évidence ? Que t'ai-je fait pour que pour mieux me plonger dans les abîmes de mon désespoir, tu me pares en ce moment présent si fugitif de toutes les grâces de la séduction ? T'es-tu ligué avec l'Homo Bulla de Goltzius ou de Lievens ou encore avec le fatal facétieux aux bulles de savon éphémères de Karel Dujardin pour sans cesse me rappeler que tout passe et que l'ombre de la mort plane déjà sur la ténuité de ma peau délicatement fardée ?

Lui : « Qui bâtit sa gloire terrestre
Et brigue les honneurs mondains
Fait un feu sur son toit de chaume
Il verra bien au bout des comptes
Que folie lui montrait un  leurre :
Autant bâtir sur l'arc-en-ciel. »

C'est ce qu'écrit Sebastian Brant (c.1458-1521) dans les premiers vers du chapitre 92 intitulé « Présomption de la vanité » de son Narrenschiff (La nef des fous, 1494, gravure ci-dessus). Il aurait pu commencer son ouvrage, qui fut un immense succès européen, en se moquant de la vanité qui consiste à vouloir toujours plaire, mais son premier coup de griffe est pour une autre forme de vacuité, celle de ceux qui s'entourent de livres qu'ils ne lisent pas plus qu'ils ne les comprennent. Tu soulignes, au travers des mots et de la musique que tu as choisis, le rapport vaniteux que l'on peut entretenir vis-à-vis de son propre physique ; à l'autre bout du spectre, voici semblable travers pour le domaine de l'esprit. Mandarins méprisants bardés de certitudes, plagiaires que la malhonnêteté pousse à dissimuler leurs sources, beaux parleurs pleins de vent pour soupers fins en ville ou pseudophilosophes à la botte des pouvoirs, tous ceux qui usurpent, détournent ou prennent en otage un savoir qui devrait être partagé, en oubliant qu'ils sont faillibles et transitoires, font le jeu de la mort.

Memento, homo, quia pulvis est et in pulverem reverteris.

Moi : Des danses macabres aux roues de Fortune du Moyen-Âge, des transis princiers des prémisses de la Renaissance aux allégories des péchés capitaux de Bosch, tout un monde inquiétant, désespérant, lancinant et cruel nous rappelle la même chose.

Lui : C'est d'ailleurs un message que notre société, qui, comme le notait très justement Philippe Ariès dans son Histoire de la mort en Occident, faute de pouvoir domestiquer la mort, la dissimule sous tous les artifices possibles, maquillage du cadavre et détours du langage - on ne meurt plus guère aujourd'hui, on décède, on disparaît ou on est rappelé à Dieu - a de plus en plus de mal à entendre. Ce que tu dis là me fait revenir en mémoire les réactions que j'ai pu observer chez nombre de visiteurs en deux lieux de Strasbourg qui exposent des œuvres du XVe siècle où la mort est montrée avec une crudité qui provoque une sensation de malaise ou de rejet. Ainsi les Amants trépassés, panneau souabe des années 1470 [cliquez ici pour en savoir plus], si judicieusement placé et isolé sur un mur du Musée de l'Œuvre Notre Dame que le spectateur ne peut que le rencontrer sur sa route, ou, dans la très belle église-halle Saint Thomas, le transi de Nikolaus Röder von Tiersberg daté 1510, que j'ai choisi de présenter ici. Des morts vivants qui nous redisent ce « j'ai été ce que vous êtes, vous serez ce que je suis » visiblement intolérable, si j'en juge par les évitements de ceux qui s'y trouvent confrontés, à nos mentalités soi-disant modernes, dont le scrupuleux entretien des signes extérieurs de jeunesse, chasse aux rides, culte de la fermeté corporelle, clame la peur panique du vieillissement et de la fin.

Moi : Vanité, oui, celle de tous les jours, celle du jeu des miroirs et de la séduction ; gloires factices et éphémères qui s'acharnant sur le paraître oublient de faire grandir l'être. Mais aussi vanité plus métaphysique, celle moralisatrice qui par la figuration de l'inéluctable nous pousse à accomplir notre destin d'homme dans sa Mission ou sa Destinée plutôt que dans les singeries des apparences et les faux-semblants du Pouvoir.
A grand renfort de symboles s'ajoutant aux bulles de l'Homo Bulla déjà cité, les peintres de l'âge baroque érigent la fatuité de la vanité en enseignement de la Vanité et en font un genre pictural à part entière, auquel une magnifique exposition fut consacrée en 1990, d'abord au musée de Caen, puis à Paris au petit Palais. Le catalogue en est devenu un monument précieux pour la connaissance de cette peinture spirituelle souvent plus révélatrice d'une époque que les discours ou toute autre manifestation intellectuelle ou artistique de ce temps.

Lui : Là, je t'arrête. Il y a un autre art où la Vanité fait clairement sentir son empreinte, et qui faisait partie, au même titre que celui des images, du quotidien de chacun, du plus humble ou plus nanti : la musique. À titre symbolique, je prends l'exemple d'une des toutes premières œuvres du XVIIe siècle, La Rappresentatione di Anima, et di Corpo d'Emilio de'Cavalieri, prototype de l'oratorio créé à Rome en février 1600. Par quoi crois-tu qu'il commence, après la Sinfonia d'ouverture ? Tiens, écoute :

« Il Tempo, il Tempo fugge » : le Temps s'enfuit, et, dans cette réalisation supérieurement intelligente de Christina Pluhar, tu entends cet écoulement inexorable des heures se matérialiser au travers des sonorités du psaltérion. Magnifique et terrible rappel, pour le siècle qui commence avec cette œuvre, du caractère transitoire de toute chose. Si tu te tournes maintenant vers l'univers du madrigal en Italie ou de la cantate en Allemagne, tu verras que cette thématique y circule abondamment, qu'il s'agisse de la Passacaglia della vita, attribuée à Stefano Landi (c.1586-1639) ou du Unser Leben ist ein Schatten (Notre vie est une ombre) de Johann Bach (1604-1673), que j'ai mis en écoute un peu plus loin. Et, bien loin de s'épuiser au XVIIIe siècle, quand, dans la peinture, il devient un peu moins prégnant, ce sujet ne va cesser d'irriguer nombre de compositions, comme celles de Johann Sebastian Bach, où tu retrouves fréquemment le schéma suivant : la vie de l'Homme, pleine de mensonges et de péchés, est une flamme incertaine et vite soufflée, vienne le sommeil de la mort qui mettra le croyant face à la vérité du Christ. C'est, dans les grandes lignes, la traduction musicale de ce que disent les tableaux dont tu parlais avant que je ne t'interrompe.
 
Moi : Oui, ces tableaux sont le témoignage indiscutable que l'esprit baroque n'est pas la gratuité compliquée de jeux de courbes et de contre-courbes, mais le déni de toute certitude mensongère, de toute doxa sans détours possibles car seule une vérité est certaine : l'inéluctabilité de la mort. Parmi les innombrables exemples de ces représentations, l'une m'émeut particulièrement par sa mordante austérité, c'est la Vanité de Simon Renard de Saint-André (1613-1677) que j'ai choisi de présenter ici.
La toile est coupée en diagonale par une ligne d'ombre et de lumière, la progression de l'obscur sur la clarté est palpable, non pas comme une nuit qui tombe mais comme une béance, un gouffre qui s'élèverait dans une négation des certitudes de la gravitation. La gamme chromatique est terreuse comme l'élément du dernier repos, le sceau rouge des confidences privilégiées tombe déjà vers le bas, un verre de cristal est brisé sur une partition froissée qui rendra les flûtes inutiles, la mèche d'amadou continue de se consumer. La paille protectrice du flacon des alcools s'effiloche et trois bulles de savon s'apprêtent à disparaître dans la mort de leurs reflets irisés. Le crâne qui autrefois bût, rit, baisa, dit tant de choses vaines a perdu sa mâchoire inférieure et quelques dents grotesques ne servent plus qu'à inspirer dégoût et pitié tout comme les orbites creuses. Et pourtant l'homme fut célèbre, peut-être roi ou empereur, peut-être aussi courageux capitaine conquérant. Les lauriers de sa gloire, dérisoires désormais, se dessèchent avant que de tomber en poussière.
Verres de fin cristal brisés, riches fruits guettés par la mouche fatale, somptueux bouquets de fleurs dont la coupe à des fins ornementales est déjà le début de la mort, gibiers faisandés pour flatter d'un goût de mort avancé la délicatesse des palais lors des festins qui régalent et corrompent les sangs, chandelles allumées et dont la fin est proche, Parques fuligineuses de la fin des choses, du passage du temps, calvaires jonchés de crânes et d'ossements, Madeleines repentantes qui, parce qu'elles se sont dépouillées de toute attache aux artifices de la séduction, trouvent la vérité de Christ sur leur chemin. La rédemption est possible mais difficile, austère et faite de renoncements. Adieu les partitions de musique sur leurs supports fragiles, adieu les flûtes et les violes qui nous distraient de l'essentiel.


Lui : Tu as raison, il existe vraiment un vocabulaire spécifique qui s'est développé lorsque la Vanité s'est imposée en tant que genre indépendant, même si les éléments en étaient déjà présents dans certaines œuvres antérieures qui, sans pouvoir être identifiées comme appartenant directement à ce genre, s'y rattachent par l'esprit. Ainsi les célèbres Ambassadeurs (1533, Londres, National Gallery, cliquez ici) de Hans Holbein (c.1497-1543), avec leur fameuse anamorphose de crâne, ou la Corbeille de fruits (c.1597, Milan, Pinacoteca Ambrosiana, cliquez ici) de Caravage (1571-1610), qui ose exposer des fruits gâtés, ce qui, à l'époque, était encore relativement peu courant. La fabuleuse fortune du genre dans toute l'Europe du XVIIe siècle a laissé des témoignages merveilleux, qu'il s'agisse des réalisations de Stoskopff (Livres, chandelle et statuette de bronze, après 1624, Paris, Musée du Louvre, cliquez ici), Champaigne (Vanité, 1646, Le Mans, Musée de Tessé, cliquez ici) ou Evert Collier (Autoportrait avec une Vanité, 1684, Collection privée, cliquez ici), pour ne citer que quelques noms, mais puisque tu en as parlé avec talent, je n'y reviens pas. Je veux juste, si tu le permets, dire un mot de Chardin, qui sut si bien, en se démarquant plus ou moins totalement de la syntaxe codifiée des Vanités, signifier la fragilité de l'existence au travers d'une toupie prête à tomber d'une table (L'enfant au toton, c.1738, Paris, Musée du Louvre, cliquez ici), d'un Château de cartes (c.1736-37, Londres, National Gallery, cliquez ici), sans parler des Bulles de savon (avant 1739, New York, Metropolitan Museum, cliquez ici) qui s'inscrivent dans une longue tradition picturale. Je crois qu'il s'agit du dernier grand maître du genre pour la France, un de ceux qui, en le rattachant de façon assez systématique au monde de l'enfance, l'a fait entrer dans un nouveau monde sensible, le portant ainsi à une sorte d'achèvement. C'est un peu dans cette optique, et je finirai là, que je lis la Nature morte aux jeux d'enfant de l'américain David Gilmour Blythe (1815-1865), découverte au Wallraf-Richartz Museum de Cologne et reproduite ci-dessus. Elle possède, à mes yeux, une dimension profondément émouvante, en ce qu'elle suggère, sans le recours à la figure, l'inéluctabilité de notre lot commun dès l'âge le plus tendre.
 
Sic transit gloria mundi.
 
Moi : À Charmes la journée fut belle en ce samedi de concert, mais la joie fraîche et les rires des concertistes se sont enfuis. Là aussi, l'éteignoir a embaumé la pièce de l'extinction des flammes des bougies descendues au ras de la bobèche, les invités sont partis, les hôtes de la maison ont regagné leurs chambres.
Dérisoires et jetés pêle-mêle sur une chaise longue, les affûtiaux qui m'ont donné quelque peu de leur lustre gisent là, ridicules et abandonnés.
Inutiles.
 
Lui : Le lendemain du concert, une balade improvisée à la Sapinière sous le ciel d'une fin d'après-midi dévorée plus précocement par la nuit du fait du passage à l'heure d'hiver parlait assez bien, elle aussi, le langage du transitoire. La langue anglaise, que tu n'aimes guère, possède pourtant un mot qui fait, à mon sens, mieux sentir que le français « automne » la dimension de marche vers l'inéluctable que cette saison contient : fall. Désigner ce moment du temps comme celui de la « tombée » le rapproche d'une des manières de nommer les morts, the fallen, et nous ramène encore à la sphère des Vanités.
Saison de déclin, saison de passage, saison où l'on sent que, sous la joie bruyante des vendangeurs et des chasseurs, la nuit la plus longue se profile, rien ne rappelle autant à l'Homme la fin de son parcours terrestre, dépouillement progressif, chute, putréfaction ; l'hiver, par son immobilité glacée, possède une dimension pétrifiée qui fait songer au squelette, cette impeccable architecture débarrassée des chairs. C'est une saison propre, quand l'automne est bien celle où se matérialise l'abominable décomposition des tissus.
Comme table et chaise abandonnées sur un tapis de feuilles mortes, l'Homme attend le retour d'un été qu'il n'est même pas certain de voir arriver. Puisque nous savons tous comment tout ceci va finir, concentrons-nous sur l'essentiel et tentons de faire de chacun de nos jours une offrande, juste pour la beauté d'un geste qui nous sera peut-être définitivement interdit demain. « Vivre chaque jour comme si c'était le dernier : ne pas s'agiter, ne pas sommeiller, ne pas faire semblant. » Marc-Aurèle avait raison.
 
Le choix musical d'Henri-Pierre :
 
Charles GOUNOD (1818-1893),
Faust
, opéra en 5 actes sur un livret de Jules Barbier et Michel Carré d'après Goethe (1859) :
Acte III, scène 6 (Marguerite) : « Un bouquet !... O Dieu ! que de bijoux ! »
 
Cheryl STUDER, Marguerite.
Orchestre du Capitole de Toulouse.
Michel PLASSON, direction.
 
3 CD EMI CDS 7 54228 2.
 
Les choix musicaux de Jean-Christophe :
 
Emilio de'CAVALIERI (c.1550-1602),
La Rappresentatione di Anima, et di Corpo :
Acte I, scène I (Le Temps) : « Il tempo, il tempo fugge »
 
Marco BEASLEY, Le Temps.
Ensemble L'Arpeggiata.
Christina PLUHAR, direction.
 
2 CD Alpha 065.
 
Johann BACH (1604-1673),
Unser Leben ist ein Schatten, motet.
 
Cantus Cölln.
Konrad JUNGHÄNEL, direction.
 
Altbachisches Archiv, 2 CD Harmonia Mundi HMC 901783.84.

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