a quatre mains

L'éternel retour

19 juillet, anniversaire d'Henri-Pierre.

 
Comme je l'ai dit à Jean-Christophe lorsque nous évoquions, lors d'une longue conversation téléphonique en prélude à ce billet à quatre mains, ma contribution aura pour objet le cantique des éveils et des découvertes. Je ne tiens ni pour grandes ni pour majeures aucune des œuvres évoquées, elles ne sont pas non plus exhaustives, mais là, en ce moment, un travail de mémoire me dit ce que je leur dois.
Des œuvres qui tournent en boucle dans mon entendement, chacune est liée à un stade de mon itinéraire et toutes continuent de m'accompagner. Qui n'a tué un air favori à force de l'écouter justement « en boucle » ? Avant le disque, la musique était d'essence tragique car liée au temps ; aujourd'hui les technologies peuvent la servir à satiété et créer l'indigestion. Extrayant l'air du Temps, elles le vident de sa substance. La magie n'opère plus. À moins que l'œuvre ne corresponde à un éveil, une découverte ou un enchantement inexplicable et qu'elle survive à chaque audition ; le poncif devient repère comme un reflet de soi dans un miroir.

Est-ce cette barboteuse en coton liberty vert et rose de mes deux ou trois ans qui m'a donné le goût des tissus et a fait de moi un historien de l'Art spécialisé dans l'histoire du costume ? Je ne sais, mais ce très lointain souvenir m'a rendu définitivement cher le mot smocks évocateur des temps d'ingénuité. Je garde également la nostalgie inextinguible de ces souliers à boucle et semelle de crêpe dénommés kneipps, aujourd'hui disparus des accessoires d'adulte, cherchés en vain, et que je finirai sûrement par faire fabriquer pour me délivrer de l'obsessionnelle quête. Je les aimerai en cuir gris...

L'Espagne de mon enfance, « en retard économiquement », produisait de gros poupons en carton bouilli et qui ne résistaient pas aux bains qu'on leur administrait. Le souvenir de ces jouets de la pénurie continuerait encore à me hanter si ma sœur n'avait, d'un clic magique, trouvé la fabrique qui a ressorti les anciens moules pour redonner naissance aux pepones joufflus ; bien sûr, elle m'en a offert un qui m'a replongé dans des abîmes d'émotions surannées.
Je n'aimais pas le riz. Un jour, je devais avoir quatre ou cinq ans, je demandai à mon père médusé si au paradis, une fois morts, nous mangerions du riz. La réponse fut effectivement que les nourritures spirituelles, amplement suffisantes, me dispenseraient de l'ingestion de la denrée honnie. Que croyez-vous qu'il arriva ? Eh bien, je fus fort triste qu'on me privât définitivement de ce légume. Depuis, je n'aime toujours pas fort le riz, mais lorsque j'en mange, je lui suis reconnaissant d'être encore en état d'en consommer.
À l'âge de cinq ou six ans, maman m'amenait voir un film français, Marie-Antoinette. Cette destinée tragique qui, du trône à l'échafaud, fascina mes jeunes sens m'émut tant que le personnage ne m'a jamais quitté.

Très tôt, je nourrissais une passion sans bornes pour le Moyen-Âge, surtout pour la fin de cette période, et trois œuvres d'art découvertes dans mes livres me donnent toujours autant de bonheur. Il m'arrive d'entrer au Louvre pour un seul quart d'heure et d'aller directement voir la Pietà d'Avignon d'Enguerrand Quarton. Le merveilleux triangle du corps du supplicié et des trois Affligés, sur ce fond d'or abstrait rempli de douleur retenue, reste toujours pour moi une des plus belles expressions du mysticisme.
Retenue et élégance, c'est ce que nous offre généreusement ce bassin burgondo-flamand et parisien qui, du Puits de Moïse de Claus Sluter à la Vierge rouge du Diptyque de Melun de Jehan Fouquet, en passant par le puissant Tombeau de Philippe Pot ont marqué mon entrée en Histoire de l'Art, bien avant que la faculté n'y appose le sceau de son approbation.

Les sonates de Mozart marquèrent mon entrée en musique et, même si le musicien est désormais loin d'être ma référence absolue, leur évocation m'amène toujours aux tendres prairies des temps d'avant. Un peu plus tard, la découverte de vieux 78 tours, depuis des lustres remisés au grenier, me mit en oreille et en cœur un opéra quasiment oublié de Méhul, Le pré aux clercs. L'enregistrement de la Belle Époque était au service, entre deux crachotements, de la voix d'une certaine Mademoiselle Lantelme, égérie oubliée du vingtième siècle commençant. La dame mourut noyée, elle était belle et de mœurs moins pures que sa voix. Boldini fit, en 1907, son portrait. Depuis, j'aime Méhul et les « Belles Horizontales ».

Je vous ai fait grâce des lectures de mon enfance parce que ma vraie rencontre littéraire fut celle des Chants de Maldoror de Lautréamont, autrement dit Isidore Ducasse, né sur les bords de la Plata et mort si jeune et si mystérieusement à Paris. De seize à vingt ans, il ne se passa pas de jour sans que j'en lusse au moins une page, et pour lui j'ai arpenté Paris, biographie en poche, de la rue Vivienne aux boulevards, pour localiser les lieux où il vécut. J'ai connu en faculté à Pau une demoiselle Guinle, descendante de l'instituteur du village de Bazet, berceau de la famille de l'écrivain : elle-même était étonnée de mon transport à son égard. Je lis toujours de façon récurrente Les hauts de Hurlevent ; la fascination de l'étrange et la tentation du fantôme ne m'ont jamais quittés. En même temps, à la lecture des Mémoires d'Hadrien, un beau lévrier nommé Antinoos se coucha sur mes affections pour ne jamais plus les quitter. 

Et depuis...
Ma vie va, avec les jalons qui naissent et les découvertes qui président à mes évolutions, la richesse de la vie est cet éternel état d'absorption qui, sans cesse, vous donne en ajouts supplémentaires sans en rien compromettre l'intensité des plus vieux compagnons de nos émotions. L'oeuvre musicale ici choisie en est la preuve.


 

Je te disais, cher Henri-Pierre, qu'en musique, il y une forme qui, quelque chemin qu'elle prenne, finit toujours par revenir à son point de départ pour mieux en repartir, puis y revenir etc. Ca s'appelle une chaconne. Forme circulaire, boucle qui boucle et reboucle inlassablement sur elle-même. C'est un peu ainsi que je définirais le rapport que j'entretiens avec certaines œuvres que je chéris et vers lesquelles je finis, moi aussi, toujours par revenir. Avec elles, je chaconne. A moins que ce ne soit elles qui me chaconnent. La proximité empêche parfois d'y voir très clair. Inlassablement, tout me ramène à ces fondamentaux. Ils ne constituent certes pas des toises à l'aune desquelles je jauge toutes les œuvres que je rencontre, ils sont des lieux où je me sens, si tant est que cette expression ait un sens à mes yeux, chez moi. Des fragments d'intimité. Des patries

Au royaume des livres, celui qui me vient immédiatement à l'esprit est un recueil poétique que j'ai eu très tôt dans les mains, Les regrets de Joachim du Bellay. Bien sûr, du haut de mes 8 ou 9 ans à la découverte de ces textes, je n'ai pas dû saisir grand chose de leurs enjeux, mais leur voix singulière, dont j'entends encore le désenchantement brisé, me parlait alors et me parle toujours aujourd'hui. Je pourrais en citer bien d'autres, tels ce livre de chevet que sont les Essais de Montaigne, concentré d'humanité dont reliure et pages témoignent d'un usage intensif, ou ce modèle de roman historique, voire de roman tout court par l'élévation de sa pensée et l'achèvement de sa construction qu'est L'œuvre au noir de Marguerite Yourcenar. Combien de fois me suis-je laissé entraîner par ce chapitre proprement vertigineux qu'est L'abîme, combien de fois le parcourrai-je encore en y découvrant, comme à chaque fois, des éléments qui ont échappé à mes lectures successives ?

Je ne me suis vraiment intéressé à la peinture que tardivement, la trentaine passée, et l'œuvre qui m'a le plus précocement marqué n'est, d'ailleurs, pas un tableau mais une eau-forte archi-célèbre d'Albrecht Dürer, Melancolia, découverte lors de mes années de collège. Je n'ai jamais réussi à me déprendre de l'atmosphère d'extrême concentration et de lumineuse obscurité qui s'en dégage. Plus tard, se sont invitées d'autres images, comme ce Philosophe en méditation de Rembrandt, petit format où ocres, jaunes et bruns-rouges, terreux ou lumineux, se font couleurs de silence et de temps arrêté. Dès que j'avais l'occasion d'aller au Louvre, je fonçais le retrouver. Je me souviens d'une fois où je l'ai manqué, j'en étais malade. Je pourrais citer aussi le Christ à la colonne d'Antonello da Messina, expression inégalée, à mon sens, du caractère foncièrement indicible de la douleur. Et les paysagistes hollandais du XVIIe siècle, dont je peux regarder les ciels des heures durant et qui m'ont appris à les voir, et les peintres de natures si injustement dénommées mortes, Chardin, Moillon, Stoskopff.

Mais je n'ai pas parlé de musique. Je n'en dirai rien, parce que les œuvres vers lesquelles je reviens sont trop nombreuses. J'en ai choisi une parmi tant qui auraient pu figurer ici ; c'est, bien entendu, une chaconne, une des formes favorites du Baroque musical qui est le terreau où plongent mes racines. Le la majeur autour duquel elle s'enroule est à la fois clair et un peu voilé, avec un soupçon de lyrisme mélancolique qui s'y effiloche. Comme les nuages des tableaux de Ruysdael. Comme les fêtes qui mettent le cœur au bord des cils. Comme tout ce qui me retient un jour et inlassablement me ramène à lui.

 

 

Le choix musical d'Henri-Pierre :
Franz SCHUBERT (1797-1828) : Ständchen D.957 n°4, transcription pour violoncelle et piano. Anne GASTINEL, violoncelle. Claire DÉSERT, piano. Extrait du CD Arpeggione, Naïve V 5021.

Le choix musical de Jean-Christophe :
Giuseppe Antonio BRESCIANELLO (1690-1758) : Chaconne en la majeur pour 2 violons, 2 altos et basse continue. La Cetra Barockorchester Basel. David PLANTIER, violon & direction, Vaclav LUKS, clavecin & direction. Extrait du CD Concerti, Sinfonie, Ouverture, Harmonia Mundi HMC 905262.

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